Analyses

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Haïti ou la répression permanente


Après le terrible tremblement de terre, on a pu entendre parler de la « malédiction » d’Haïti. Le pays dont l’image d’Epinal était déjà la préparation des galettes de boue (c’est l’un des plus pauvres de la planète) a en effet en partie été dévasté par cette catastrophe. Pleurons, envoyons nos dons, suite au prochain numéro.


Hormis le fait que soit occultée la richesse immense de la culture haïtienne, ce discours fataliste sur la pauvreté d’Haïti nous semble répugnant. Il est tout aussi insoutenable que celui tenu, aux relents tout aussi racistes, sur la fatalité de la misère en Afrique. Il occulte en effet l’immense responsabilité des pays occidentaux dans la misère du pays.

Rappelons quelques faits, quelque peu dérangeants pour les tenants de l’identité nationale, et bien étrangement absents de nos manuels scolaires.


A la veille de la révolution française, Haïti est le grenier de la France. L’esclavage de dizaines de milliers d’Africains déportés par la France sur l’île permet à la bourgeoisie française de s’enrichir de façon considérable. Or, ce sont les Haïtiens qui les premiers abolissent l’esclavage mais aussi s’attaquent au pouvoir de la bourgeoisie, par une révolution radicalement expropriatrice, et des combats acharnés et exemplaires (emmenés notamment par Toussaint Louverture). La convention est contrainte de proclamer l’abolition de l’esclavage en 1794 - abolition qui ne sera hélas pas réellement suivie d’effets ailleurs aux Antilles. Une délégation haïtienne envoyée à Paris propose le pardon et le retour des colons blancs qui ont fui en France. La délégation propose à l’occasion d’ajouter ce mot de « fraternité » à la devise française, ce qu’accepte alors Robespierre. Nous devons donc ce mot aux Haïtiens.


Haïti est alors une île prospère. Cela ne dure pas : le retour de la bourgeoisie au pouvoir en métropole impose à l’île un blocus terrible, dans la crainte que les esclaves des autres îles des Antilles françaises ne prennent Haïti pour modèle.

Napoléon, arrivé au pouvoir et soutenu par la bourgeoisie, rétablit l’esclavage et le code noir. Il veut remettre la main sur Haïti, enjeu économique majeur (Toussaint Louverture est capturé, il mourra en France). Mais Napoléon subira finalement à Haïti sa première défaite, en 1804 ! L’île a la première triomphé du dictateur…


Mais elle paie le prix fort de sa lutte farouche contre le colonialisme et l’esclavage ; le blocus s’accentue, au point qu’en 1825, sous la restauration, la France est en mesure d’imposer à Haïti un ignoble marché, qui mettra l’île sous tutelle.


En échange de la levée d’une menace d’occupation française de l’île, les Haïtiens sont contraints de « dédommager » les colons expropriés. La rançon est colossale : 150 millions de francs-or, soit le budget annuel de la France à l’époque. Cet endettement ingérable n’en finira pas de plonger l’île dans une spirale infernale de soumission et de misère, jusqu’à aujourd’hui. La suite n’est qu’une litanie d’exactions occidentales, au nom du règlement de cette « dette » ignoble.


Les Etats-Unis interviennent quant à eux dès 1914, occupant l’île militairement, pillant ses réserves bancaires. Ils mettent en place la mise sous coupe réglée de l’économie haïtienne, sous couvert de sbires locaux. Parmi les plus célèbres, il faut rappeler la dynastie Duvalier (Papa Doc et Baby Doc, des années 1950 aux années 1980), soutenue par la France et les Etats-Unis. Ils firent régner racket et terreur sur l’île grâce à leurs milices (les fameux « Tontons Macoutes »). Les Duvalier pratiquent « l’argenduc », en dévorant l’île, et en encaissant l’argent de « l’aide » internationale : la dette augmente de 17,5 fois. Baby Doc, renversé, est contraint de fuir : il est accueilli… en France. La fortune des Duvalier estimée à 900 millions de dollars est en effet investie… dans les banques occidentales ; elle dépasse la dette du pays, alors estimée à 750 millions de dollars.


Après le père et le fils, le « Saint-esprit » : le père Aristide, soutenu par l’occident, prend le pouvoir. Rien ne change : corruption, enrichissement personnel, nouvelles milices (les « chimères ») : la dette empire encore du fait des intérêts et des pénalités… qui augmentent de 321 millions de dollars entre 1995 et 2001 !


Si l’on ajoute à cela la puissance des clergés locaux, encore renforcés, qui profitent toujours aussi allègrement des souffrances du peuple (les religieux sont les premiers employeurs du pays), on a en effet l’idée de l’ampleur du désastre social…


La dette est aujourd’hui principalement détenue par la Banque Interaméricaine de Développement, le FMI et la Banque mondiale. Cette position de force a permis à l’Occident d’imposer à l’île une mutation de l’exploitation de ses habitants, par le biais des tristement célèbres PAS (plans d’ajustement structurels, qui affament les pays les plus pauvres de la planète). Il s’agit de proposer une remise (très) partielle de la dette et « d’accorder » de nouveaux « prêts », accroissant sur les Haïtiens l’emprise absolue des multinationales, des créanciers occidentaux et leurs sbires politiques locaux, à des conditions honteuses :

-en effet ces prêts doivent majoritairement servir à rembourser… la dette (c’est une assurance sur la pérennisation du racket).

-la destruction des services publics par leur ouverture totale à la privatisation

-le libre-échange, consistant à interdire les subventions locales aux producteurs locaux et à abolir toute forme de taxes à l’importation, ce qui fait déferler dans l’île les produits occidentaux (notamment américains), quant à eux largement subventionnés par leurs Etats, et tue les paysans

-la destruction des cultures vivrières et de la production industrielle locales transforme l’île en monocultures d’exportation, avec son cortège de misère, d’exode rural vers les bidonvilles, de destruction de l’environnement aussi.

-pillage des ressources naturelles : en Haïti, iridium (l’île étant le deuxième plus vaste gisement mondial), mais aussi bauxite (indispensable à la production d’aluminium) et… pétrole (un des plus vastes gisements d’Occident).


Dans le tremblement de terre, l’Occident voit une nouvelle occasion d’accroître l’étau : 10.000 soldats américains ont débarqué, au prétexte de rétablir l’ordre et d’assurer le sauvetage. On n’a compté que 1700 sauveteurs… bien peu, comparé à l’assassinat sans sommations des Haïtiens qui tentent de survivre en s’emparant des produits de première nécessité. C’est dire l’hypocrisie de cette intervention. Au-delà d’évidentes considérations sur le casse-croûte énergétique que représente l’île pour les transnationales occidentales, il s’agit aussi pour les Etats-Unis de justifier une occupation militaire stratégique : Cuba est toute proche, et Haïti est située sur la route du pétrole sud-américain… en particulier vénézuélien (on sait ce régime peu sympathique à l’Oncle Sam).


Trois conclusions s’imposent :

1) Si les Haïtiens ont été capables chaque année de produire des sommes abyssales dans le « remboursement » d’une dette immonde, orchestrée par le racket occidental à l’aide de potentats locaux, c’est qu’ils sont capables de produire une économie tout à fait viable, et de se sortir par eux-mêmes de la misère.

2) Cela nécessite l’annulation immédiate, inconditionnelle et totale de la dette ; et le versement de lourdes réparations par les puissances occidentales, qui affament le pays depuis plus de deux siècles.

3) Cela nécessite de répandre l’esprit révolutionnaire de résistance exemplaire des Haïtiens, par-delà les frontières. C’est ce qu’a fait le syndicat batay ouvriye (bataille ouvrière) :

« Pour faire face au malheur qui nous est tombé dessus ce 12 janvier 2010, nos moyens ne nous permettent en aucune façon de proposer une réaction autonome, encore moins de la réaliser. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous lançons cet APPEL DE SOLIDARITÉ aux ouvriers, travailleurs, progressistes du monde entier afin de pouvoir faire face à nos responsabilités de manière autonome. Adjoint, il se trouve en 4 langues : kreyòl, français, espagnol et anglais. Merci d’avance. »


Aujourd’hui comme hier, nos frères et sœurs des Antilles ont bien à nous apprendre en matière de luttes !


                                                                                                John Rackham



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VIOLENCE ET ANARCHISME

 

 

 

Un vieux cliché

 

Lorsqu’ils entendent le mot anarchie, beaucoup de gens ne pensent pas immédiatement qu’au désordre, mais aussi à la violence. Cette association est pour le moins paradoxale, si l’on définit théoriquement l’anarchisme comme une pratique visant à l’émancipation de tous les individus, dans le refus intégral de la contrainte d’individus sur d’autres. Et pourtant, cet à-priori sur l’anarchie perdure.

 

Certes, il s’explique moins par les quelques années de « propagande par le fait » (entre la fin des années 1870 et la première moitié des années 1980) que par un siècle de « lois scélérates », de répression systématique de l’idée d’anarchie. Il est remarquable, au vu du martyrologe que peut paraître une biographie des grandes figures historiques de l’anarchisme, que demeure dans l’opinion publique l’association de l’anarchisme à la violence, alors que le Capital et son sbire l’Etat perpètrent et perpétuent jusqu’à aujourd’hui une violence structurelle, et mettent en œuvre une violente répression contre toute forme de contestataires (y compris les anarchistes, mais pas seulement). A côté de cette répression, la « violence » de la propagande par le fait, qu’ont pu adopter certains anarchistes il y a plus d’un siècle, semble bien dérisoire…

 

Et pourtant, aux yeux de beaucoup, anarchie égale encore violence, plus de 110 ans après les attentats anarchistes. La République a tant ancré ce préjugé scélérat dans l’opinion que nombre d’anarchistes eux-mêmes disent préférer employer le terme « libertaires » pour qualifier leurs idées, de peur de passer pour des nihilistes ultraviolents !

 

Pour assumer ouvertement les idées anarchistes, il est incontournable de poser la question de la violence en termes contextuels.

 

 

La propagande par le fait et sa répression

 

Certains anarchistes ont en effet pu mettre en pratique, il y a plus d’un siècle et notamment en France, une stratégie de contre-attaque violente, la « propagande par le fait », face aux attaques du pouvoir bourgeois. Le XIXème siècle s’achève en effet par des inégalités criantes, s’accompagnant d’un mouvement social en pleine construction, mais aussi de violentes répressions, par le bagne ou la mort. En 1871, 30.000 communards sont exécutés à Paris. L’insurrectionnalisme à la sauce blanquiste trouve ses limites : face au pouvoir surarmé, les chassepots pèsent toujours bien peu lourd. Dans les années qui suivent, en Russie ou aux Etats-Unis, les militants syndicaux et les anarchistes sont brutalement réprimés. Les meurtres d’anarchistes sont monnaie courante.

 

Dès 1877, la nécessité de se défendre autrement que par la seule protestation incantatoire commence à s’imposer. Le principe de la « propagande par le fait » est évoqué, et Malatesta et Cafiero tentent une guérilla miniature en Italie (Bénévent) en vue de collectiviser les terres d’un village. Cette aventure s’achève piteusement, par la capture des anarchistes. Malgré tout en 1881, au congrès international anarchiste de Londres, la « propagande par le fait » est adoptée. Elle vise, par le passage à l’acte dans l’illégalité (pillages de magasins, incendies, assassinats ciblés), à montrer au prolétariat qu’il est possible à n’importe quel prolétaire de résister à la bourgeoisie en opposant à la violence institutionnelle une violence prolétaire « légitime ». A cette période, des tentatives d’assassinat ont lieu contre des représentants de la bourgeoisie, dans toute l’Europe. Certains anarchistes, comme Kropotkine ou Reclus, se rétractent en critiquant radicalement ces méthodes.

 

Les événements les plus marquants en France ont lieu entre 1892 et 1894, avec une vague d’attentats qui frapperont durablement les esprits, et contribueront à ancrer dans la mémoire collective l’image de l’anar poseur de bombes. Il s’agissait de s’attaquer à des tenants du pouvoir ayant eux-mêmes été à l’initiative de violentes répressions. Le massacre par la troupe des ouvriers de Fourmies en grève pacifique, est la goutte d’eau qui fait déborder le vase de l’indignation. Des militants anarchistes ont de plus, le même jour, été passés à tabac par la police lors d’une manifestation pacifique parisienne.

 

François Koënigstein, alias Ravachol, a eu une enfance misérable. Il a commencé sa vie d’adulte par de petites rapines et un assassinat. Avant de devenir une icône de la réponse violente à la bourgeoisie, il est peu apprécié dans les milieux anarchistes - il est même considéré par certains comme agent provocateur. Après les événements de Fourmies, il se résout à frapper violemment les responsables de la répression, en visant notamment l’avocat général. Aucune de ses cibles ne sera atteinte : ses bombes tuent deux innocents et blessent beaucoup d’autres. Il sera exécuté.

 

Auguste Vaillant, lui aussi issu de la misère, s’indigne de la mort de Ravachol et veut protester contre la répression qui s’intensifie contre les anarchistes. Il fait sauter une bombe dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. En vue de blesser, non de tuer ; mais l’événement est considérable et le pouvoir stupéfait. La bombe aura blessé une dizaine de députés. A son procès, Vaillant dira :

 

« Messieurs, dans quelques minutes vous allez me frapper, mais en recevant votre verdict, j'aurai la satisfaction d'avoir blessé la société actuelle, cette société maudite où l'on peut voir un homme dépenser inutilement de quoi nourrir des milliers de familles, société infâme qui permet à quelques individus d'accaparer la richesse sociale (...) Las de mener cette vie de souffrance et de lâcheté, j'ai porté cette bombe chez ceux qui sont les premiers responsables des souffrances sociales ».

 

Un député, lui-même victime de l’attentat mais touché par ses propos, tente de le défendre contre la condamnation à mort - en vain : le président Sadi Carnot refuse la grâce. Les lois dites « scélérates » de 1892 sont prononcées, interdisant tout éloge d’actes politiques violents. Elles donnent aussi et surtout au pouvoir, par la création d’un nouvel arsenal juridique, la possibilité de s’attaquer tous azimuts aux milieux militants ; par le fichage systématique, l’arrestation et la saisie préventives, le délit d’association de malfaiteurs etc…

 

Sante Caserio, anarchiste italien lui aussi issu de la misère, réagit à son tour. Cet infatigable militant veut venger Vaillant et dénoncer l’acharnement du pouvoir contre les anarchistes. Il se fixe comme mission de frapper au cœur du pouvoir républicain. A Lyon, il tue le président Sadi Carnot. Devant le tribunal qui le condamnera lui aussi à mort, il s’écrie :

 

« Eh bien, si les gouvernements emploient contre nous les fusils, les chaînes, les prisons, est-ce que nous devons, nous les anarchistes, qui défendons notre vie, rester enfermés chez nous ? Non. Au contraire, nous répondons aux gouvernements avec la dynamite, la bombe, le stylet, le poignard. En un mot, nous devons faire notre possible pour détruire la bourgeoisie et les gouvernements. Vous qui êtes les représentants de la société bourgeoise, si vous voulez ma tête, prenez-la ! »

 

On peut aussi citer le cas, plus atypique, de Emile Henry. Il prépare une bombe, destinée aux bureaux des mines de Carmaux, dans un contexte de tension vive entre les mineurs et la direction. Elle tue finalement six personnes, dans le commissariat où la concierge des mines l’avait apportée. Une deuxième bombe frappe aveuglément les clients du café de la gare Saint-Lazare à Paris. Avec ce dernier acte désespéré, Henry voulait déclarer la guerre à l’assentiment social comme soutien du pouvoir. A son procès, il évoqua les répressions diverses contre les anarchistes pour justifier ses actes. Il fut bien évidemment lui aussi exécuté.

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Cette stratégie - qu’on pourrait qualifier du désespoir - s’achève dans la répression généralisée, portant un coup terrible à tout le mouvement anarchiste, réprimé et étouffé dans son expression. Après la mort de Carnot, une troisième loi scélérate interdit en effet, purement et simplement, la presse anarchiste.

 

D’autres actions directes violentes seront menées, ailleurs et à la même époque, par des anarchistes. Aux Etats-Unis par exemple, Alexander Berkman tenta d’assassiner un industriel qui avait brisé une grève par une milice ultraviolente. Il fut critiqué par certains, défendu par d’autres dont sa compagne Emma Goldman. Il fit 14 ans de prison et regretta amèrement son geste.

 

Malgré la critique émise par de nombreux anarchistes, dès l’époque d’ailleurs, contre la radicalisation de la « propagande par le fait », y compris par les tenants de l’anarchisme individualiste - dont étaient issus les acteurs des attentats en France - celle-ci donna matière au pouvoir pour discréditer durablement l’ensemble du mouvement anarchiste. L’indignation de l’opinion fut, on s’en doute, savamment entretenue par la presse bourgeoise.

 

La propagande par le fait n’est plus ensuite qu’anecdotique. On peut citer le cas, touchant, de Kurt Wilckens, qui toute sa vie milita sans relâche en prônant la non-violence mais, en 1923, tue un officier, le lieutenant-colonel Varela, qui avait fait impitoyablement massacrer 1500 salariés agricoles en Patagonie… Wilckens fut assassiné, dans sa cellule, par un gardien de prison fasciste.

 

La propagande par le fait (et le rouleau-compresseur répressif qui s’est ensuivi), est aujourd’hui encore ressentie par bien des anarchistes, plus d’un siècle après ces actes, comme un traumatisme. Et souvent comme une impasse, d’autant plus dangereuse qu’elle permet au pouvoir et à ses sbires d’exercer plus puissamment encore répression et discrédit sur le mouvement anarchiste.

 

Beaucoup d’anarchistes décidèrent alors de modifier leur tactique. Certains créèrent des communautés, d’autres des écoles, renforçant leur conviction que seul l’exemple pacifiste et/ou que le rapport de force social, préparé en amont, peut permettre de lutter efficacement contre l’Etat et le Capital. Le mouvement syndical est aussi massivement investi par les anarchistes – qui y prônent les méthodes de l’action directe, du sabotage et de la grève générale expropriatrice. Avec la guerre de 1914 et le ralliement de certains anarchistes (dont Kropotkine) à l’union sacrée, la non-violence pacifiste est sévèrement ébranlée. Quant au syndicalisme, il sera peu à peu canalisé par les tendances réformistes, centralistes et autoritaires.

 

Il est notable de constater que l’action directe violente a été reprise au XXème siècle ; non pas tant par des anarchistes revendiqués, que par des groupes se réclamant du communisme, qu’on a parfois pu qualifier d’« ultra-gauche ». La Fraction Armée Rouge (ou « Bande à Baader ») ou Action Directe sont des groupes nés d’un contexte historique particulier. La FAR, issus des milieux étudiants, est née d’une rupture avec la génération précédente qui avait collaborée avec les nazis. AD, issue des combats menées dans la période franquiste, est née de la fusion des Groupes d'action révolutionnaire internationalistes (GARI) et des Noyaux armés pour l'autonomie populaire (NAAP). Ces deux groupes se revendiquaient de la guerilla urbaine et ont perpétré des attentats dont la visée était principalement symbolique. La FAR s’est pourtant interrogée sur la violence de ses actions comme l’illustre l’attentat à la bombe dans les locaux d’un journal allemand lors duquel les salariés avaient été prévenus mais n’en ont pas tenu compte. Il faut comprendre que leur radicalité, qui s’est incarnée dans des actes de plus en plus violents au cours de leur existence, tient pour beaucoup à la répression toujours plus étroite des pouvoirs politiques.

 

 

La Violence est avant tout institutionnelle

 

Aujourd’hui, la violence capitaliste, contre les peuples, contre les pauvres, contre l’environnement, a atteint un paroxysme jamais encore atteint. Un sixième de l’humanité crève la dalle, le reste vit chichement et piteusement, tandis que 2% de l’humanité détiennent la moitié des richesses produites par tous. Mais il n’y a guère plus de réaction collective radicale face à cette violence légale. Bien des anarchistes, encore souvent enlisés dans le tabou de la propagande par le fait, se sont endormis dans un anarchisme de bibliothécaires, tandis que certains groupes se voulant plus autonomes vilipendent l’inertie des « organisations ». Tous s’accordent à dire que la violence véritable est exercée par le capitalisme et son bras armé et législateur de l’Etat. Et que cette violence est sans commune mesure avec les réactions de colère éparses des opprimés. Mais le débat tourne souvent au dialogue de sourds, entre tenants d’une violence qui fonderait sa légitimité dans son autogestion et sa spontanéité, et les tenants d’un éducationnisme trop sage.

 

Or, il nous semble possible de nous réapproprier l’idée d’action directe, dans un sens radical, à condition de tordre une bonne fois pour toutes le cou à ce vocable de « violence ». Il nous semble qu’une confusion est entretenue par le pouvoir quant au terme même de « violence », dont il qualifie indistinctement bien des actes contestataires (tout en évitant soigneusement d’employer ce mot lorsque c’est lui qui matraque). Il est nécessaire de définir ce qu’on met derrière ce mot, de se réapproprier ce débat au lieu de le laisser aux exploiteurs ! Car si la violence c’est violer l’intégrité des gens, leur liberté, alors les anarchistes haïssent la violence, viscéralement !

 

Qu’est-ce qu’une liberté ? En système « libéral » et « démocratique », cela implique essentiellement de respecter la propriété privée, et l’arsenal légal qui enveloppe ce noyau. Si l’on entend par liberté celle d’accaparer, il est certain qu’on peut dire l’anarchisme fondamentalement « violent », puisqu’il considère la propriété privée capitaliste comme un des fondements essentiels de la violence institutionnelle, celle qui exploite, affame, exclut, divise, réprime et domine les hommes. Le capitalisme est intrinsèquement LA violence.

 

Pour nous, anarchistes, nous en prendre à des biens matériels dont la destruction ou l’appropriation n’entraînerait aucune remise en cause de l’intégrité de quiconque, mais bien au contraire redonnerait liberté et dignité (saccage de centre de rétention, réquisition de logement, de nourriture etc…), ne peut être considéré comme une violence. C’est tout simplement indispensable, à condition d’œuvrer de façon à réussir nos actions directes et de convaincre. Pour autant, nous ne nions pas que les priorités matérielles individuelles ou collectives d’Etat sont souvent ressenties comment une extension du soi, du fait de la force de travail individuelle ou collective engagée. Mais notre optique est bien de mettre un terme à l’accaparation par un petit nombre d’individus des biens et des richesses et de redéfinir les moyens de subsistance individuelle et collective.

 

Il s’agit d’un acte de courage contre la violence structurelle du système.

 

On voit bien quoi penser des prétendus révolutionnaires qui qualifieraient de « violents » des actes remettant en cause directement la propriété privée et prônant l’accès à tous des ressources essentielles à la vie et à la dignité humaine. Les révolutionnaires autoproclamés qui jugent « violents » des actes comme les squats, les auto-réductions, la destruction de la publicité ou l’attaque contre des locaux du pouvoir économique ou étatique, ne sont pas seulement des tartuffes. En hurlant avec les loups, en collaborant aux postulats du capitalisme et de l’Etat légaliste, ils sont nos adversaires politiques objectifs. Il n’y a pas de révolution sans remise en cause claire, nette, précise, de la propriété privée des ressources naturelles, des moyens de production et de distribution des biens nécessaires à la dignité humaine.

 

A condition, bien sûr, de laisser aussi aux anciens oppresseurs la possibilité de pouvoir vivre eux aussi dignement. Toutes les prisons nous sont odieuses, et tous les échafauds nous font gerber, ce n’est pas pour les perpétuer que nous luttons !

 

 

Le refus de la violence…

 

Car le respect radical des libertés de chacun, qui définit l’anarchisme, s’il implique une remise en cause radicale et claire de la propriété privée, n’implique pas d’agresser, d’ôter la vie ou de rendre celle-ci misérable ! Bien au contraire, l’anarchisme répugne à la domination comme moyen de lutte. C’est là la force de l’anarchisme, contre tout l’arsenal théoricien du marxisme-léninisme et de ses pseudopodes. L’anarchisme a pour originalité, contrairement aux communismes autoritaires, de vouloir faire coïncider les fins et les moyens, sans légitimation d’une violence institutionnelle transitoire. De penser que les moyens justifient la fin, et non l’inverse. Refuser la domination, quelle qu’elle soit, implique de respecter la vie et la liberté physique des gens, quels qu’ils soient. Si le chahut, voire le saccage d’une banque est légitime, casser la tête à un banquier ne l’est pas. Les anarchistes refusent toutes les formes d’autoritarisme.

 

Dans une société libertaire, où il y aura abolition des classes sociales, fin de l’exploitation et de la domination des hommes par d’autres, chacun aura sa place, ancien exploité comme ancien exploiteur. Les pelotons d’exécution n’auront pas leur place. Les anciennes victimes ne seront véritablement sûres d’être libres qu’en en finissant avec les cris de « à mort » ou  « en prison » contre leurs ex-bourreaux, et considéreront comme la victoire totale de leur idée de ne pas répondre par la violence haïssable à la violence qu’ils ont haïe.

 

 

… implique une non-violence conséquente

 

Mais la non-violence radicale ne consiste pas à rejeter tout recours à la force ; bien au contraire, pour être efficace, elle consiste à empêcher la violence par une réponse adéquate, et parfois donc, par la force nécessaire à cet empêchement. La non-violence ne peut être telle qu’en étant conséquente. La non-violence implique de refuser que la violence institutionnelle soit tolérée.

 

Cela peut passer par le dialogue, mais aussi par la force physique, s’il le faut !

 

Tendre la joue gauche n’est ni digne, ni efficace. Laisser au nom de la non-violence, se perpétrer une agression physique (arrestation violente en manifestation pacifiste), une agression matérielle (privation des moyens de subsistance, etc.), contre soi-même ou les autres, est une aberration. La révolution ne s’est jamais faite sans confrontation, et la réponse du pouvoir sait être d’autant plus violente que la contestation de ses intérêts monte en puissance. Toute la question est de se donner les moyens de repousser cette violence répressive en opposant à elle la force collective, la détermination et l’organisation nécessaires.

 

Ce qui signifie qu’à une agression, qu’à une domination, qu’à une accaparation de biens naturels, à une privation de légitime liberté individuelle ou collective, à une répression policière ou judiciaire, il faut répondre courageusement, fermement et dignement, par l’empêchement de cet acte. Toute la question est de réfléchir à comment le faire le plus rapidement et le plus efficacement possible, ce qui implique certes une spontanéité, mais nourrie en amont par une réflexion, une organisation si possible collectives. A ce sujet, il ne peut y avoir de mode d’emploi. Les contextes sont tous différents et les individus sont bien évidemment libres d’apporter les réponses et les actions qui en découlent, qu’ils jugeront les plus pertinentes.

 

Ce sont la responsabilité, l’organisation et –selon le contexte – soit la souplesse et l’anonymat d’un petit groupe, soit la force du nombre, qui doivent contrecarrer, physiquement s’il le faut, un acte violent. En complément du facteur décisif du rapport de forces, une communication afin d’éclairer sur la légitimité d’une action n’est jamais à écarter. Sur les modalités de cette communication, c’est là encore aux gens de décider ce qu’ils jugent nécessaire de faire.

 

Plus ce travail en amont est fait, plus la violence institutionnelle sera désarmée !

 

La question de la violence est donc, par nature, une fausse question. Non pas seulement parce qu’elle est en général posée par le pouvoir mais aussi parce qu’elle est toujours posée dans ses manifestations physiques et jamais dans les termes d’une violence psychique à l’égard des individus et de la société. Finalement, la seule véritable question est : comment empêcher la violence institutionnelle. Le seul véritable débat doit porter, au gré des contextes, sur la stratégie la plus pertinente à adopter collectivement. Et cette stratégie ne peut être basée que sur la prise en compte du rapport de forces supposées, et de la confrontation d’une légitimité contre une illégitimité. Face à une charge de CRS, il est tout aussi peu pertinent de s’interposer à une poignée que d’attaquer une caserne militaire armés de lance-pierres. Et il est carrément répugnant d’utiliser un rassemblement pour entreprendre une action directe et s’enfuir lorsque les flics répliquent contre lui.

 

Il faut en effet penser à militer dans la durée, en préservant au maximum la sécurité et le bien-être de nous, et de tou-te-s celles et ceux qui nous entourent. Nous ne sommes ni chrétiens ni avant-gardistes : nous aimons la vie, la jouissance et la fête, pas le sacrifice de soi ou le mépris des autres. Par ailleurs, un militant efficace est un militant qui ne croupit pas en prison. Le romantisme révolutionnaire d’une posture « plus radicale que moi tu meurs » est certes séduisant, mais il ne mène bien souvent qu’à se retrouver brisé. L’insurrection isolée a un charme indéniable, payer une amende est moins folichon, encore moins faire un séjour en prison. Sans parler de l’hôpital ou du cimetière.

 

Même si l’illégalisme inhérent à l’anarchisme du fait de son refus de l’autoritarisme d’Etat, et la violence inhérente à l’institution étatique garante du Capital, font toujours courir des risques aux militants anarchistes, ces risques doivent donc être le plus possible très calculés, sinon les conséquences peuvent s’avérer désastreuses. Nous luttons pour désarmer la violence institutionnelle, pas pour qu’elle se fasse les mains sur nous ou d’autres. L’héroïsme et la témérité sont à bannir tout autant que la lâcheté. Il ne s’agit pas de se faire aplatir pour la beauté du geste.

 

Cette position d’empêchement radical de la violence, de la non-violence radicale, collective, conséquente et légitime, diffère de la justification pragmatique prônée par certains de l’agression physique. Comme elle diffère du pacifisme sacrificiel et stérile d’autres. Elle consiste à prendre nos libertés, puis à les défendre.

 

C’est à chacun, selon le contexte, sans jamais aucun dogmatisme ni condamnation de choix différents des siens, de préférer une action de masse ou une action plus anonyme, les deux ayant leurs intérêts et leurs défauts tactiques.

 

On pourra dire que c’est jouer sur les mots que de prôner la non-violence tout en reconnaissant la nécessité possible de recourir à la force physique pour s’opposer à une violence. Mais dans les faits, la distinction est pertinente. En effet, à l’heure actuelle, dans le contexte des luttes sociales, il y a une nette distinction entre conquérir une liberté (faire échouer une répression, créer un lieu autogéré, planquer des sans-papiers),  par un libre rassemblement plus ou moins nombreux de gens déterminés et assez organisés pour repousser efficacement les attaques répressives d’une milice patronale ou étatique,  et… aller loger délibérément une balle dans la nuque d’un patron, d’un politicard ou d’un keuf, au nom d’un « avant-gardisme révolutionnaire » qui se veut critique d’un militantisme suranné et dogmatique, mais qui ne sait plus faire la distinction dans le prisme politique. Mais dans un contexte de dictature ou de régime politique autoritaire où l’étau des libertés s’est très nettement resserré, le recours à la force pour s’opposer aux violences répressives prennent un tout autre écho et fait rejaillir le débat des limites auxquelles il nous est possible d’accepter l’oppression.

 

La police le sait, elle fait la différence quand elle réprime car elle sait la violence fondamentalement impopulaire. Elle n’a pas les mêmes modes d’intervention en réaction aux actions ; les gens de la rue font aussi nettement la distinction. Dans un cas, il y a autodéfense d’une liberté (créée ou déjà existante), donc non-violence conséquente ; dans l’autre, il y a agression outrepassant clairement les besoins de l’autodéfense, donc violence.

 

Beaucoup de gens, même s’ils ne se réclament pas de l’anarchie, jugeront spontanément digne et légitime de la part de militants qu’ils se dressent contre ce qu’ils jugent une violence institutionnelle, qu’ils empêchent une agression physique contre eux ou d’autres. Si une action est expliquée, les gens peuvent voir d’un œil favorable la prise d’une liberté, et cette légitimité permet souvent de s’épargner le recours à la confrontation physique avec les forces de répression.

 

Beaucoup jugeront en revanche avec sévérité un acte ne visant qu’à la vengeance, à humilier,  tabasser, emprisonner, ôter la vie, fût-ce contre le pire des oppresseurs.

 

 

La nécessaire solidarité

 

Pour autant la colère est toujours compréhensible et juger la réaction violente à une violence structurelle, en dissociant l’acte des causes, ne peut être que le discours du pouvoir et de ses manipulations minables, en vue de nous diviser et de nous vilipender.

 

Il est nécessaire de ne pas confondre les amis des ennemis !

 

S’il est important de poser ce désaccord éthique et tactique avec des gens prônant la violence physique active, il semble encore plus important de ne pas tomber dans le piège de l’Etat qui profite toujours de la moindre réponse jugée violente (quitte à les provoquer d’ailleurs, par des agents provocateurs) pour nous forcer à nous positionner en accusateurs. Au pire soyons neutres et muets, mais au mieux, et de préférence toujours, soyons clairs : solidarité (y compris dans la critique s’il le faut). Nous nous moquons d’être impopulaires, nous sommes fermement convaincus de notre légitimité. Notre force, c’est notre fraternité, notre amitié, notre solidarité. Aucun mur de prison, aucune calomnie ne saurait déchirer cela.

 

La violence ponctuelle des anarchistes s’explique presque toujours dans un contexte de réponse à une oppression révoltante et ne peut être vilipendée, si on la compare avec la violence hallucinante et structurelle du système existant. Comme Emma Goldman prenant la défense d’Alexander Berkman après son arrestation, alors qu’il était vivement critiqué : il est impensable de hurler avec les loups lorsqu’un anarchiste est réprimé, même s’il a perpétré des violences physiques.

 

La rage du désespoir n’est certes, à notre sens, pas légitime lorsqu’elle s’exprime en portant atteinte à la dignité d’autrui. Mais elle demeure néanmoins compréhensible ; la non-violence est le plus possible souhaitable, il faut la réfléchir et la construire le plus possible dans nos pratiques ; mais elle n’est pas exigible d’anarchistes ne pensant pas comme nous.

 

Et ne peut être exigible lorsque explose la rage trop longtemps étouffée.

 

D’ici là, les anarchistes ont un rôle fondamental à jouer dans la diffusion d’une réflexion que ce que peut être la réponse conséquente à la violence. A notre avis, la non-violence collective, conséquente et donc radicale, est une piste à développer.

 

   

John Rackham