[Poitiers] Décision municipale n° 364 du 19 juin 1997.

Publié le par Pavillon Noir

C'est vous qui le dites - Des zones protégées...du débat citoyen

 

Un lecteur poitevin interpelle sur la législation en zone protégée à Poitiers et la liberté d'expression, en l'occurrence la distribution de tracts.

 

Jacques Arfeuillère (Vienne).

« En coeur de ville à Poitiers, le promeneur ne risque rien: un arrêté de 1997 lui garantit la tranquillité. Pas question de lui glisser un tract ou un journal, d'engager un débat : on doit pouvoir consommer en toute quiétude.

 

« Ah, non messieurs dames, ici, vous êtes en zone protégée. » Ils sont trois, les policiers municipaux, à nous interpeller ainsi et il faut dire qu'il nous faut un bon moment avant de comprendre que la semonce à nous s'adresse. Un coup d'oeil à droite, autre à gauche pour essayer de voir d'où vient cette menace que la force publique se prépare à contrer: il faut bien se rendre à l'évidence, on en veut au couple de distributeurs de journaux que nous formons. La zone protégée en question est une zone où proposer une information citoyenne est un trouble à la tranquillité publique. « Les rues piétonnes, le parvis Notre Dame, le marché, nous précise-t-on, doivent être préservés de toutes ces sollicitations. Décision municipale n° 364 du 19 juin 1997 ».

 

Rien à dire! Proposer gratuitement aux passants de ce samedi matin le journal d'un parti politique (Ndlr: il s'agit du journal « Le peuple citoyen » publié par le Parti de gauche) est bien une incongruité dans cette cité moderne aux murs bariolés de la publicité: la sollicitation acceptable, dorénavant, ne peut se concevoir que commerciale et l'esprit de débat n'a pas sa place où le produit est roi et où le citoyen cède la place au consommateur.

 

Ils sont légion pourtant, au soir des élections, à s'affliger de ces fameux « ravages de l'abstention qui pourraient bien signer l'arrêt de mort de la démocratie »; ils sont plus encore à pérorer sur le désamour « du politique » qui fait le jeu des tenants du « tous pourris ». Il y en aura beaucoup, encore, pour stigmatiser, ce raz-de-marée du « bonheur individuel » qui nous fait nous détourner de la compassion et de la pensée altruiste...

 

Oubliée, l'Agora !

 

Le lien avec notre petite scène du marché du samedi? Il est plus étroit qu'on ne croie. Décréter comme insupportable pour la tranquillité publique l'expression écrite d'acteurs de la vie politique, c'est bien se faire les complices de ceux qui veulent livrer la cité aux seuls marchands. Il est bien loin cet idéal de l'agora où le citoyen venait échanger les idées nécessaires à la vivacité du groupe social. Sur la place publique, désormais, c'est carte de crédit à la main que le consommateur est invité à faire état de ses choix, et s'il suit ou conteste une tendance, ce ne peut être que d'une nouvelle façon de se vêtir ou de se nourrir.

 

Le débat public ? Il doit être à sa place: sur les plateaux, souvent, où l'on n'hésite pas à orchestrer de simili rencontres avec des Français alibis arrachés momentanément à l'attraction des centres commerciaux.

 

Et pourtant! Rêvons un peu de ce qu'un arrêté du maire pourrait encourager s'il décrétait demain que ces espaces protégés des voitures deviennent des espaces d'édification de la cité, de réveil des consciences: là, le discours spontané d'un orateur d'un jour fait naître une rencontre; là, le rendez-vous mensuel de la distribution d'une publication citoyenne suscite le débat; là encore, un tractage politique nourrit les discussions. La politique à portée de mains sans cet écran de protection qui s'obscurcit de jour en jour... »

 

Centre Presse, le quotidien de la Vienne, 27/04/2011

Publié dans Bienvenue-s à Gattaca

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